J'ai rencontré la musique trad depuis 1975. Je n'ai commencé à faire la connaissance de personnalités du monde du trad qu'après ma rencontre avec Rémi Guillaumeau. Découverte de la vielle, débuts au chromatique à la place de mon harmonica, puis retour au diatonique, expéditions dans le Morvan pour participer aux activités de Lai Pouèlée association pour l'expression populaire, ET rencontres. C'est ainsi que je me retrouvai par un beau jour avec Rémi chez Alain Vieillard à Anost.
II ne faudrait pas croire que les anciens musiciens que nous rencontrions à cette époque là aient toujours tous été très enthousiastes à l'idée de nous transmettre leur savoir. Si certains rares acceptaient de bonne grâce de répondre à nos interrogations, d'autres nous considéraient plutôt comme des concurrents. Alain lui, comme on l'a dit, était considéré comme un ancien alors qu'il avait pratiquement notre âge. C'est que son intérêt pour la musique morvandelle était ancien, né peut être le jour où, âgé d'une dizaine d'années, il avait vu le Chaicrot, dernier vielleux mythique d'Anost, remonter la rue en tournant la manivelle, sa couronne de pain en équilibre sur son chapeau. Il avait aussi assisté dans le café de ses grands-parents, à des joutes sans merci entre les musiciens, Chaicrot, Goguelat et autres. Dans ces temps là, ces géants se plaisaient parfois à se réunir mais sans jamais chercher à accorder leurs vielles, jouant rigoureusement chacun leur tour, juste pour se défier. Il conservait aussi des détails édifiants sur l'origine des musiques. On apprit par lui qu'une partie de quadrille du Chaicrot était en fait l'entrée du tsar Nicolas II à Paris (Il y est venu en 1896 poser la première pierre du pont Alexandre III) : une musique de circonstance sans doute répandue par les orphéons. (?)
Quand Alain nous racontait ce qu'il avait vu, nous y étions, nous revivions la scène avec lui. Mais lui, possédait naturellement une valeur essentielle : il savait bien que les morceaux anciens dont il était détenteur ne lui appartenaient pas. Il savait aussi que les garder pour lui revenait à les condamner à l'oubli.
Alain Vieillard était un artiste, un artiste absolu, un artiste de tous les arts. Oh bien sûr, être musicien recherché, peintre et dessinateur animalier reconnu, écrivain inspiré, comment aurait-il encore mieux démontré sa puissance artistique?
Et bien, pour moi, s'il restera toujours l'Artiste, c'est qu'il l'était sans rien démontrer, comme ça, semblant seulement toujours avoir du mal à canaliser une imagination et une activité débordante, l'esprit foisonnant d'idées, parfois irréalistes, parfois géniales mais quelle différence entre les deux?
Quand il vous entraînait avec lui dans son monde, vous deveniez d'un coup de baguette magique un fier ménestrel chevauchant sur la vague des siècles et il parlait et il parlait et vous aviez refait avec lui dix mondes en deux heures. Mais c'est tout de même comme ça que chez nous, "sur la place morvandelle" comme il aimait dire, sont nées l'UGMM , Mémoires Vives, le musée de la Galvache et la perspective de la maison des traditions. Plus sprinteur que coureur de fond, il a parfois rapidement laissé ses oeuvres vivre leur vie. C'est qu'il préparait déjà son prochain rêve.
Il était très attaché à l'image de la chaîne séculaire des ménétriers du Morvan, chaîne ininterrompue de laquelle nous étions le dernier maillon enfin! l'avant-dernier mais rien ne pouvait lui faire plus plaisir que de constater qu'on en était presque à la deuxième génération de nos successeurs. Il me disait un jour, un de ces jours de fête de la vielle où des centaines de jeunes gens déambulent dans les rues d'Anost : "Tu les vois tous ceux-ci? et bien ce sont nos enfants". et les enfants que voulez vous, doivent vivre leur vie, c'est une nécessité de l'existence. On le taquinait parfois en prétendant que nous représentions, Jean, Rémi, moi, et quelques autres, les dinosaures du folklore morvandiau. Il avait trouvé la réponse : "puisqu'on est des dinosaures, on va constituer un orchestre qui s'appellera Jurassique Park". Mais ces plaisanteries étaient au fond bien loin de son être.
L'image que Didier m'a laissé de lui commence hélas à s'évanouir dans les brumes du temps. Fier et fin joueur de vielle (Il en possédait deux du même facteur, Jean Louis Ponsard; l'une d'elle était surnommée "la Mozart" à cause de sa tête sculptée emperruquée). Membre éminent du groupe folklorique "les Morvandiaux d'Autun", Didier a accueilli avec enthousiasme les nouveaux comportements nés des rencontres entre groupes, musiciens et musiciens de groupes, lors de la création de l'UGMM en 1979. Cette "ère nouvelle" faisait que les musiciens des groupes folkloriques se connaissant maintenant personnellement, s'invitaient lorsqu'ils souhaitaient être secondés à une occasion importante ou simplement pour le plaisir d'être ensemble. Grâce à lui, j'eus ainsi le privilège de jouer pour la visite du président de la république à Autun en 1979, de jouer au théâtre romain devant plusieurs milliers de personnes pour une biennale du folklore, de jouer au théâtre d'Autun, ma ville natale. Il m'accompagna aussi dans des sorties et j'ai le souvenir d'un voyage en bus où il ne lâcha pratiquement pas le micro pendant tout le trajet qui du coup nous sembla trop court, un comble. C'était un joyeux compagnon qui savait être un amuseur comme les musiciens traditionnels se devaient d'être.
Il nous a quittés en 1982 à l'âge de 28 ans. A son décès, Alain Vieillard émit le souhait de faire déposer une plaque sur sa tombe :
"les vielleux morvandiaux à l'un des leurs" Cette plaque est toujours là et je suis absolument certain que là-haut, il en est très fier.